« Si David Lynch n’avait pas existé, je ne sais pas ce qu’aurait été ma vie » : Roland Kermarec raconte David Lynch
Depuis plus de trente ans Roland Kermarec travaille sur le réalisateur américain David Lynch, décédé le 16 janvier. Aujourd’hui habitant à Montesquieu, il évoque un personnage loin de l’image excentrique parfois évoquée.
Depuis le 16 janvier, Roland Kermarec vit dans un monde alternatif. Celui dans lequel David Lynch est encore là. Il peine à parler du réalisateur au passé, employant le présent pour raconter les nombreuses histoires vécues à ses côtés. « Si David Lynch n’avait pas existé, je ne sais pas ce qu’aurait été ma vie. Depuis trente ans, j’y consacre des heures chaque jour », reconnaît-il. Cette passion trouve ses origines en 1991, lorsqu’il découvre la série Twin Peaks à la télévision. « Et là, ça a été un choc. En tout cas quelque chose qui a engendré ce que je ne faisais jamais avant, c’est-à-dire regarder les épisodes trois fois ». Commence alors un vaste travail de documentation. Il reprend un grand nombre d’articles et d’interviews pour tenter de « déchiffrer le mystère de la série », jusqu’à accumuler de quoi remplir deux grandes étagères.
« Ses films ont fait vibrer des choses en moi »
Grâce à ce travail d’archiviste et même s’il étudiait en faculté de Lettre Modernes, le jeune cinéphile consacre son mémoire et son diplôme d’études approfondies (DEA) à l’œuvre de David Lynch. Il décide de suivre cette même direction pour sa thèse, cette fois en se fixant l’objectif ultime de réaliser une interview avec lui et d’assister à l’une de ses journées de tournage. Après avoir insisté auprès de plusieurs sociétés de productions (« je suis Breton et assez tenace », plaisante-t-il), Roland Kermarec fournit son numéro à une connaissance de David Lynch. L’Américain le contactera quelques jours plus tard.
C’est le début d’une histoire de trente ans aux côtés du réalisateur qui aimait l’appeler son « enfant secret ». « Il y a un cinéaste que je place au-dessus de David Lynch, c’est Stanley Kubrick. Il contrôle le moindre détail, jusqu’au son dans chaque salle de cinéma et le doublage de chaque pays. Mais David Lynch est au-dessus en tant qu’artiste, au niveau de l’impact qu’il a eu sur ma vie et comment ses films ont fait vibrer des choses en moi ». Ces émotions, il les ressent différemment à chaque visionnage, pourtant peu nombreux, d’un même film. Notamment « Eraserhead », que David Lynch aurait mis 5 ans à réaliser « en faisant des boulots à côté, en tournant de petits bouts de pellicule. C’est lui qui a tout fait ».
Une personne « normale »
Une pluridisciplinarité qu’il a adoptée dans les nombreux domaines de l’art, de la photo à la peinture en passant par la sculpture et la musique. On pourrait aisément avancer que David Lynch était un peintre qui faisait du cinéma, tant il consacrait d’heures à ses tableaux et bien qu’il soit reconnu mondialement pour sa maîtrise du grand écran. « Il refuse de donner sa version d’un film. Il ne veut pas que ça empêche les spectateurs de réfléchir par eux-mêmes. Il aime dire que quand une personne va au cinéma, un monde nouveau créé de toutes pièces s’offre à lui. Et ce qu’on voit à l’écran, c’est ce qu’un personnage de son film voit. Donc quand on fait face à une personne schizophrène comme dans Lost Highway, on perd ses repères parce qu’on a plusieurs personnalités différentes. Il a réussi à mettre la caméra dans la tête d’un personnage et nous faire vivre ses émotions ».
Au-delà de l’aspect cinématographique, Roland Kermarec décrit David Lynch comme une personne normale, loin de l’image souvent excentrique et parfois sordide véhiculée par de nombreux médias. Même s’il « conservait des cadavres de souris pour réaliser ses tableaux », sourit-il. Mais hors de question de faire un lien entre sa personnalité et celles de ses personnages : « Pour beaucoup de gens, quelqu’un qui fait des films si compliqués l’est forcément lui-même. On peut se demander comment quelqu’un de si paisible et zen peut faire des choses aussi sombres ». Dans cette idée de simplicité, David Lynch était également très proche de ses fans. Sur un site internet qu’il avait lancé au début des années 2000, le cinéaste intervenait régulièrement dans les discussions écrites. « Il relisait tout ce qu’on écrivait. Au début, on interrompit la discussion lorsqu’il arrivait. Et au fil du temps on le saluait simplement, on continuait et il rebondissait sur ce qu’on disait ».
Un dernier souvenir émouvant
Roland Kermarec possède même quelques points communs avec Lynch, notamment sa lenteur. « Quand il parlait, il pouvait presque faire des pauses plus longues que moi », se souvient-il avec émotion. Tout comme lorsqu’il évoque cette après-midi du 16 janvier. « J’ai un groupe Facebook consacré à David Lynch. Les membres soumettent des posts que j’approuve. Chaque jour, il y en avait une dizaine. Et ces dernières années, à chaque fois que je voyais plus de trente posts, c’était parce qu’un membre de ses équipes disparaissait. Là, je suis allé voir, j’ai cliqué et je suis tombé sur les articles… » Impossible de répondre aux nombreux messages et sollicitations, tant la peine est immense. Roland Kermarec restera donc avec ce souvenir, lors du tournage de Lost Highway : « Il a toujours fumé, et ce depuis très jeune. Au moment d’une pause, je lui ai dit dans les yeux (ce que je ne fais pas souvent) qu’il devait arrêter de fumer parce qu’on avait besoin de le voir rester avec nous longtemps. Il m’a bien remercié, mais il l’a tourné à la dérision et a soufflé devant la caméra en lâchant simplement : c’est la vie d’artiste ».
Téo Munch
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