« On pouvait entendre des musiques de Rammstein en boucle » : Dans les coulisses du tournage de « Lost Highway »

« On pouvait entendre des musiques de Rammstein en boucle » : Dans les coulisses du tournage de « Lost Highway »

En 1995, Roland Kermarec assiste durant trois mois au tournage de Lost Highway de David Lynch, après un premier échange téléphonique à jamais marqué dans sa mémoire.

Certains moments ont marqué à vie Roland Kermarec. Photo – DR

 

« Quelques jours après avoir laissé mes coordonnées à une connaissance de David Lynch, je reçois un coup de fil de sa part. Mon anglais n’était pas génial, mais il avait un accent très articulé. Il avait jeté un œil à mon mémoire, entendu ma demande de faire une interview et d’assister au tournage d’un film. Mais il m’a dit que je ne pouvais pas assister à une journée. Il a fait une grande pause, puis m’a proposé de l’accompagner sur l’intégralité sur tournage. Je pensais à l’avion, au logement, à la nourriture, et je lui ai dit que ce n’était pas possible parce que mes parents étaient de conditions modestes. Il y a eu un long silence. Il m’a dit qu’il allait me rappeler bientôt et il a raccroché. Je me suis dit que j’avais fait une bêtise. Je suis resté abasourdi à côté du téléphone. Il a rappelé au bout d’un moment et m’a simplement demandé si ça me dérangeait de vivre dans un bâtiment où il fallait mettre un seau quand il pleuvait. Mais je n’en avais rien à faire ! Et il ne pleuvait pas beaucoup à Los Angeles.

J’ai fait un prêt étudiant pour financer l’avion, et je suis parti quinze jours plus tard à Los Angeles. La personne à qui j’avais laissé mon numéro m’a accueilli à deux heures du matin. Une fois au bâtiment, j’ai grimpé les 160 marches de l’escalier avec un gros matelas qu’il m’avait fourni. Le lendemain, je me suis réveillé avec une vue sur tout Hollywood. Je n’avais aucune idée de l’endroit où j’étais. Je voyais des œuvres de David Lynch, des tableaux et des sculptures. Au bout de plusieurs heures, j’étais bizarrement calme, alors que je ne savais toujours pas où j’étais. Je vois David Lynch arriver et j’étais totalement maître de mes émotions, alors que je suis très émotif d’habitude. Ça m’a bouleversé dans le sens inverse, j’étais zen, serein et calme, alors que mon principal problème dans la vie est le stress.

Ça a été la rencontre la plus normale et la plus banale qui soit. Il m’a accueilli, tapé dans le dos comme il le faisait souvent. Là je me suis rendu compte que j’étais non seulement dans les bureaux de sa société de production, mais aussi à quelques marches de sa propriété. On a eu un échange idyllique parce que c’était une semaine avant le tournage. Après, il était très focus.

Il suit régulièrement le scénario à la virgule près, mais il laisse toutes les portes ouvertes à l’inspiration. Il n’est pas fermé à tout ça, contrairement à Hitchcock ou Kubrick. Un jour, il était prévu que Bill Pullman, qui jouait le rôle de Fred Madison, rentre dans un couloir sombre. Après un long silence, on l’a vu partir très vite. Il est resté absent un bon moment, puis est revenu avec plein de bûches dans les bras pour les mettre dans la cheminée. Il a fait le feu lui-même, sauté sur le canapé avec ses chaussures dégueulasses, pris trois tableaux pour les mettre à l’envers, a demandé une machine qui faisait de la fumée blanche pour faire un gros nuage et une caméra qui filme à très grande vitesse pour réaliser un ralenti de l’acteur qui marcherait à l’envers dans la pièce. C’était comme s’il y avait les ampoules au-dessus de la tête qu’on voit dans les films d’animation. C’était extraordinaire, il était dans la transe de la création. Tout a été fait comme il l’avait imaginé. Des moments fabuleux, il y en avait tous les jours.

Plus tard, on m’a dit que généralement, tout le monde est énervé sur un tournage. Là, l’ambiance était très détendue. David Lynch avait cette capacité à être serein avec ses équipes. Il mettait souvent de la musique entre les prises. Des fois, on pouvait entendre des musiques de Rammstein en boucle pendant plus de trente minutes. »

Téo Munch

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